Créer le 8ème Docteur : quand la série laisse la main aux para-médias..

Vous, là, qui lisez ce texte. Arrêtez-vous donc une seconde et essayez de répondre à cette question : qui est le 8ème Docteur ?

Je sais, la réponse n’est pas facile, hm ? Je vous vois déjà frémir d’horreur en repensant au téléfilm de 1996, qui marque sa première apparition. Cependant ne vous inquiétez pas, c’est une réaction parfaitement normale. Le mini-épisode Night of the Doctor, qui fait office d’introduction à l’épisode spécial des 50 ans de la série, vous aura sans doute laissé de meilleurs souvenirs, mais je vous le concède, 6 minutes, c’est assez peu pour juger d’un personnage.

Peut-être pensez vous qu’au final, ce n’est pas très important : le 8ème Docteur n’est qu’un personnage anecdotique, qui n’a jamais eu de rôle véritable dans la série. Né après les épisodes classiques, mais jamais utilisé (si ce n’est pour les précieuses 6 minutes dont je parlais plus haut), dans la série moderne, son influence ne peut pas être bien conséquente, n’est ce pas ?

Et si je vous disais que c’est totalement faux, et que le 8ème Docteur est, au contraire, un des piliers majeures sur lequel la série repose ?

Je sais, dit comme ça c’est un peu difficile à croire ! Mais vous allez découvrir, au travers de cette page, à quel point ce personnage -au mieux inconnu des fans, au pire gravement sous-estimé- est en fait d’une richesse absolue. Je préfère le dire de suite : vous allez lire un vrai panorama de la vie du 8ème Docteur, cela contiendra donc des spoilers (que je tenterai de garder les plus «inoffensifs» possibles). Je vais de plus parler de ses aventures dans l’ordre dans lequel il les a vécues, et non pas l’ordre de lequel elles ont été éditées. Ne soyez donc pas surpris de me voir placer quelque chose créé en 2001 avant un livre écrit en 1997, c’est parfaitement normal !

Bref ! Préparez -vous une petite tasse de thé, montez à bord du TARDIS, installez-vous confortablement et remontons ensemble aux origines, c’est à dire… en 1996.

Le Docteur en Amérique

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Paul McGann et Richard E Grant dans le film Withnail and I

Monument de la culture British par excellence, Doctor Who a fait néanmoins une petite infidélité à sa nation de naissance en 1996. La série, arrêtée en 1989, voit alors poindre à l’horizon une chance de renaître : la chaîne américaine Fox est intéressée pour reprendre le concept, et ce avec la bénédiction de la BBC. On décide, pour marquer le coup, de changer de Docteur et d’offrir ainsi à Sylvester McCoy sa régénération après 8 ans et demi d’attente. Les idées folles s’enchaînent : David Bowie et Michael Jackson sont par exemple envisagés pour le rôle titre. Finalement, on décide de mener un casting plus conventionnel, et de garder un acteur britannique : plusieurs noms sont évoqués (dont celui d’un certain… Christopher Eccleston, le futur 9ème Docteur) mais le choix s’arrête sur le jeune Paul McGann, 36 ans à l’époque, surtout connu pour sa prestation dans le film culte Whithnail and I aux côtés de Richard E Grant (futur 9ème Docteur alternatif et Grande Intelligence, comme quoi il n’y a pas de hasard…)

Co-produit avec la BBC et tourné au Canada, Doctor Who (rebaptisé plus tard Doctor Who the Movie pour éviter la confusion) est diffusé d’abord aux États-Unis le 14 Mai 1996 puis au Royaume-Uni le 27 Mai de la même année. Les réactions sont de suite mitigées : les américains ne comprennent pas l’histoire, et les britanniques la trouve beaucoup trop modifiée à leur goût. Le Maître sauce Terminator et le Docteur à moitié humain ne passent pas. Autant la BBC enregistre un succès d’audience, autant la Fox n’atteint à peine que les 6 millions de téléspectateurs. Le téléfilm aura beau gagner un Saturn Award (Best Single Genre Television Presentation), rien n’y fait : la chaîne américaine comprend que faire une série serait un désastre et enterre le projet définitivement.

Sauf que… chez les britanniques, l’idée d’un nouveau Docteur plaît énormément. Elle plaît d’autant plus qu’à l’inverse du 7ème Docteur, le 8ème Docteur n’a pas été marqué par son passage a l’écran, et dispose donc d’un caractère qui reste à définir. C’est quelque chose qui plaît énormément aux écrivains qui officient chez Virgin et qui, depuis 1989, écrivent les romans qui comblent le manque laissé par l’arrêt la série télévisée. Sentant le filon, la BBC décide alors (hélas) de révoquer la licence accordée à Virgin, et de publier elle-même les aventures de ce nouveau Docteur dès 1997, en réemployant cependant les services des auteurs déjà en service chez Virgin autrefois…

Le Challenge des romans : créer le 8ème Docteur

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Les 7ème et 8ème Docteur côte à côte : à l’époque, McGann est le second acteur le plus jeune a avoir obtenu le rôle.

C’est ici que réside finalement la première originalité du 8ème Docteur : il n’a pas vraiment été créé par la télévision mais plutôt par les auteurs qui, sous l’égide de l’équivalent d’un script editor, vont prendre le temps de déterminer les facettes de sa personnalité. C’est un travail qui va essentiellement être celui des premiers romanciers et scénaristes à savoir Lance Parkin (The Dyings Days), Gary Russel (Strips publiés dans Radio Times), Alan Barnes (Les Bande-dessinées du Doctor Who Magazine) et enfin Kate Orman et Jonathan Blum (Vampire Science). D’autres viendront bien entendu compléter leurs fondations, mais ils sont les premiers à vraiment s’attaquer au challenge.

Premier constat de leur part : dans la série, on tente d’alterner les caractères des Docteurs pour proposer de nouvelles choses. Par conséquent, ils décident de faire du 8ème Docteur quelqu’un de très différent de son prédécesseur. Le Docteur de McCoy était charismatique certes, mais pas un modèle de beauté : en réaction, le 8ème Docteur -déjà plus jeune visuellement dans le téléfilm- est présenté dans les romans comme étant l’archétype du beau garçon, grand (alors qu’en réalité McGann atteint à peine 1m75), fin, athlétique, etc etc. Le caractère pragmatique, et l’aura quasi mystique qui étaient sublimés dans les romans consacrés au 7ème Docteur sont écartés au profit d’une personnalité plus optimiste et humaine, qui respire la gentillesse. Surtout, le 8ème Docteur est un passionné, un mordu de la vie avec un sens des responsabilités qui, au départ, est beaucoup moins aiguisé que chez ses incarnations précédentes. Chose également amusante, certains de ses tics sont clairement copiés de ceux… de Paul McGann en personne, et ce qu’ils soient vocaux (tendance à la répétition de certains mots en cas de stress ou d’enthousiasme) ou gestuels (gestes larges, parfois nerveux). Tout cela servira aussi de base pour les bande-dessinées (que j’aborderai peu ici, faute de temps) et les audios, avec l’ajout de quelques évolutions plus tardives au début des années 2000.

Héroïsme et responsabilité

Le 8ème Docteur, sous cette forme initiale déterminée par les premiers romanciers et scénaristes, se détache de ses incarnations précédentes sur un point fondamental : il n’a pas la carrure d’un héros véritable, du moins pas encore. Le personnage est un peu bohème, sautant d’aventures en aventures sans vraiment se focaliser sur les conséquences de ses actes et en limitant au maximum le fait d’être responsable de quoi que ce soit ou que quiconque. Il ne regarde pas en arrière, ne ressasse pas ses erreurs et, au final, apprend assez peu d’elles. Il anticipe assez peu, n’esquissant ses plans que dans les grandes lignes.

De fait, il lui arrive souvent de faire des erreurs, d’échouer. L’erreur est partie intégrante de son ère, et guette à chaque coin de rue. Ainsi dans The Bodysnatchers, un des premiers romans où il intervient, il tue à cause d’une erreur de dosage tout un équipage de Zygons. Et si ses regrets seront bien sûr très forts dans un premier temps, il balayera tout de même le problème assez vite en fonçant tête baissée dans une autre mission. En fait, 8ème Docteur des débuts n’aime pas avoir à s’investir pleinement dans quelque chose : il est d’ailleurs assez rarement au centre des intrigues, ces dernières se concentrent plutôt sur ses compagnons (Sam pour les romans et Charley pour les audios par exemple). Il fonctionne par impulsion, décidant sur un coup de tête ou dans la hâte du moment d’intervenir ou non, et bricole des solutions qui tiennent plus souvent du court terme que du long terme, juste le temps de pouvoir tourner le dos et s’en aller dès que faire se peut.

C’est en cela qu’il est difficile de le définir comme étant un héros à l’image des 7 Docteurs l’ayant précédé : le personnage a une certaine timidité, à du mal à trouver sa place. Cependant son caractère va largement évoluer au fil des aventures.

Charley Pollard, Cr’izz et les premiers véritables problèmes

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Charley et le Docteur tels qu’ils apparaissent dans The Light at the end, l’audio anniversaire des 50 ans de la série

Si on fait exception de SHADA, le 8ème Docteur débarque pour sa première aventure audio en Janvier 2001, pour l’excellent Storm Warning. Même si, à l’époque, une quarantaine de romans ont déjà été publiés (romans qui ont déjà bien montré une évolution du personnage), on considère traditionnellement que cette partie de ses aventures se passe chronologiquement au tout début de son existence. Seul le film, le roman The Eight Doctors, quelques bande-dessinées mineures, de petites histoires courtes et de rares audios se trouvent avant. On y retrouve donc un Docteur plutôt semblable à la description faite ci-dessus, un voyageur épris de liberté, passionné, et fonctionnant au coup de cœur. Storm Warning est cependant une charnière : il y sauve, en effet, celle qui deviendra sa compagne durant un bon nombre d’aventures, à savoir Charley Pollard. Ce faisant, cependant, il cause un paradoxe temporel assez problématique – la mort de Charley était un point fixe dans le temps – et dérègle donc la fabrique de la réalité.

Sa réaction ? Il ignore carrément la chose !

Et oui. Les responsabilités et la prise en compte des conséquences de ses actes ne sont pas encore le point fort de notre héros, sauf qu’il va payer cher le prix de son insouciance. L’existence de Charley est un poison pour l’Univers, et quand le Docteur réalise enfin que fermer les yeux sur un problème ne le résoudra pas, il est déjà trop tard. Après avoir volontairement accepté d’être infecté par une substance appelée Anti-Time afin de sauver la jeune fille , il est obligé de s’exiler dans un autre Univers, pour ne plus être une menace pour son Univers d’origine. Quoique devant à l’origine mener cet exil seul, il est finalement accompagné par Charley. Ils y rencontreront un nouveau compagnon, le jeune C’rizz, et vivront des aventures tout de même assez sombres avant de pouvoir retourner dans leur Univers d’origine à nouveau. Un choix qui n’est pas forcément judicieux car C’rizz y mourra, devenant ainsi le premier compagnon du 8ème Docteur à perdre la vie (du moins sur sa ligne temporelle, les romans ayant déjà expérimentés la problématique avant). Charley ne supportera pas l’attitude de son Docteur suite à cet événement, attitude qu’elle interprétera comme étant très froide, et quittera le TARDIS (pour rencontrer… le 6ème Docteur, mais nous ne développerons pas ça ici).

Sam, Fitz, Compassion, Gallifrey… les choix impossibles

The Girl who never was, qui marque le départ de Charley du TARDIS, est une rupture dans la ligne temporelle du 8ème Docteur. On y place généralement après la quasi totalité de ses aventures publiées en roman… et autant dire que beaucoup, BEAUCOUP de choses s’y passent. Je ne peux hélas que résumer très grossièrement l’intrigue et l’esprit général, mais la richesse des romans est CONSIDERABLE et je vous encourage vivement à y jeter un coup d’œil.

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The Ancestor Cell est encore une des EDA les plus plébiscitées à ce jour

Bref. Accompagné de nouveaux compagnons dont les principaux sont Samantha Jones puis, plus tard, Fitz Kreiner, le Docteur vit plusieurs aventures qui mènent jusqu’à l’affrontement avec une sorte de culte de voyageurs du temps appelé «The Faction Paradox», culte dont les croyances exigent de créer des paradoxes temporels pour altérer l’histoire. Après nombre de péripéties compliquées, le Docteur va devoir faire le choix le plus dur de sa vie…. un choix à la conséquence inattendue.

La Destruction de Gallifrey. Si si, vous avez bien lu. En détruisant The Faction Paradox, le Docteur efface Gallifrey et les Seigneurs du Temps à l’exception de quelques rares individus. Une décision qui lui coûtera également sa mémoire, son TARDIS, et lui vaudra quelques siècles d’exil sur Terre, le temps de récupérer un semblant de stabilité mentale, et aussi de rencontrer Miranda, qui deviendra sa fille adoptive.

Et nous ne sommes qu’à la moitié des romans ! BEAUCOUP de choses arrivent après, parfois en relation avec Gallifrey, parfois non, mais je vais m’arrêter là pour vous garder la surprise. Vous savez de toute façon tout ce qui est important de savoir. La Destruction de Gallifrey qui s’opère dans The Ancestor Cell marque un tournant décisif dans l’évolution du personnage, vous vous en doutez. Voilà que ce Docteur, le parangon de l’optimiste, le bon-vivant absolu, est obligé de détruire sa propre race. Et soudain s’en est trop : son esprit ne peut supporter la brutalité de l’événement, d’où son plus ou moins exil sur Terre, passé à réapprendre, petit à petit, qui il est et, SURTOUT, quel est son rôle dans l’Univers. C’est peut-être là l’enseignement le plus terrible qui découle de cette expérience traumatisante : le Docteur découvre qu’il ne peut pas que vagabonder dans l’Univers sans jamais avoir à le surveiller de près. Et cette leçon, il n’est pas prêt de l’oublier.

Lucie Miller, Susan, Dark Eyes… parfois, l’Univers vous veut juste du mal

Les New Eighth Doctor Adventures, audios spécialement créés par Big Finish sous forme de saisons, débutent en Janvier 2007 avec Blood of the Daleks, un épisode en deux parties. A l’époque les romans ne sont plus publiés – on préfère écrire sur la nouvelle série, ce qui laisse d’ailleurs inachevé tout un pan de l’histoire concernant la Faction Paradox et Gallifrey. On décide donc que ces nouveaux audios se passeront après les EDA écrites. Pour l’occasion, le 8ème Docteur se voit affublé (contre son gré !) d’une nouvelle compagne, l’énergétique Lucie Miller. Et cette dernière va l’accompagner sur 4 saisons de 8 épisodes, ni plus ni moins !

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Le Docteur et sa « petite » équipe à la fin des EDA : Lucie Miller, Tamsin Drew, sa petite fille Susan et son arrière petit-fils Alex.

Les New Eighth Doctor Adventures présentent un Docteur qui est beaucoup plus prudent. Il garde cet aspect enthousiaste et passionné qui fait son charme, mais pour le coup anticipe beaucoup mieux les situations auxquelles il est confronté. Il établit également un peu plus de distance émotionnelle avec sa compagne, avec qui il partage une amitié et une complicité considérable, mais sans l’aspect tactile qui pouvait autrefois faire sa marque de fabrique. Lucie, d’ailleurs, le lui rend bien : sa confiance en lui est grande, mais assez instable et loin d’être aveugle. D’ailleurs, elle lui fera des infidélités à deux reprises, lui préférant la compagnie du Moine -notamment pour des questions de confiance- puis celle d’Alex Campbell. Indépendante, elle a tendance à rester assez autonome, ce qui en plus correspond assez bien aux nouvelles dynamiques imposées.

Une fois encore trop de choses se passent dans les New EDA pour faire un résumé pertinent : cependant, deux audios y sont véritablement centraux. An Earthly Child tout d’abord, où le 8ème Docteur tient enfin la promesse formulée par le 1er Docteur et retrouve sa petite fille, Susan Foreman, ainsi que son arrière-petit fils, Alex Campbell. Au delà du symbolisme très fort de cette histoire – Susan est un des personnages clés de la série- on ressent chez le Docteur une volonté de plus en plus forte de se remettre enfin dans le sillage précédemment creusé par ses autres incarnations. Il n’est plus seulement spectateurs des caprices de l’Univers, il est pleinement acteur et même désormais un brin manipulateur. Malheureusement, cela va lui jouer des tours.

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Le nouveau « look » du Docteur dans Dark Eyes, inspiré des idées évoquées par McGann

Car les pertes que le 8ème Docteur va subir dans le dernier audio des New EDA, To the Death, sont considérables. Elles sont même assez inédites, peu de Docteurs auront la malchance de subir des coups aussi durs que ceux encaissés à la toute fin de la saison 4. Ils viennent en plus s’ajouter aux traumatismes déjà vécus dans les romans . C’est en bref un ascenseur émotionnel terrible, après l’illusion de l’amélioration, la chute n’est que plus dure… ce qui nous mène vers la suite directe de ces événements, la saga Dark Eyes.

Dark Eyes, c’est un peu la plate-forme tournante, celle qui annonce notre «troisième» génération de grands changements. On y retrouve un Docteur totalement rongé par le remord, la tristesse et la colère : le gentleman Edwardien fait place à un homme mal rasé, vêtu d’une veste en cuir et d’un jean abîmé. Ses cheveux longs laissent également place à une coupe courte réalisée aux couteaux plus qu’aux ciseaux. La personnalité du Docteur de Dark Eyes, même si elle reprend les bases, est clairement plus désenchantée et sombre : il ne tente même plus de réguler ses aspects les plus violents, et se montre plus acide que jamais dans ses remarques.

Le 8ème Docteur, dans cette forme la plus récente, est très proche du concept de Docteur de la Guerre pour le coup, ou du moins très proche de ce qu’il aurait dû être (Day of the Doctor ne m’a pas entièrement convaincu sur ce point). On le sent extrêmement investi dans la mission qu’on lui confie, et ce pour une raison simple : c’est la seule chose qui parvient à ne pas lui donner envie de mettre fin à sa vie une fois pour toute. En fait, Dark Eyes est à la fois une descente en enfer et un chemin caillouteux vers la route de l’espoir. D’ailleurs, on ne sait pas encore trop si le 8ème Docteur y trouvera enfin un équilibre, mais en tous cas, elle est un peu présentée comme l’aventure de la dernière chance. Nous n’aurons la réponse qu’en 2015, quand elle sera terminée.

Évolution du personnage et évolution de la conception de la série.

Comme vous le voyez, le 8ème Docteur est un personnage d’une complexité insoupçonnée, qui est passé par un stade évolutif franchement rare et dans l’ensemble bien construit. Mais plus intéressant encore, cette évolution a aussi servi de «laboratoire» pour mettre en pratique tout un nombre d’idées assez matures qui sont devenues des piliers du renouveau de la série, en 2005.

Je m’explique. Le 8ème Docteur n’est pas à l’origine de l’introduction de thèmes «matures» dans l’Univers de la série : ce sont les Virgins New Adventures, romans mettant en scène le 7ème Docteur, qui ont été les premières à réellement aborder la mort, la violence et la sexualité de façon crue. Cependant le 7ème Docteur avait un caractère déterminé par la série télévisée, et baignait donc dans ces thématiques sans être véritablement né d’elles. Le 8ème Docteur lui, par contre, a été façonné par elles de A à Z.

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Izzy et Fey, deux compagnes avant-gardistes

Je parlais tout à l’heure du fait que le 8ème Docteur était présenté comme un beau-garçon : il est en fait ultra-sexualisé, une vraie première qui va ouvrir la voie aux Docteurs suivants ! C’est dans Doctor Who the Movie que le Docteur embrasse pour la première fois une compagne. Dans le roman The Dying Days, il est clairement sous-entendu qu’il a eu des relations sexuelles avec une autre compagne, Benny Summerfield. Il tombe amoureux de sa première compagne audio, Charley Pollard, et se marie dans un de ses romans avec l’impétueuse Scarlette. On dit souvent que le 11ème Docteur a été le premier à embrasser un compagnon, mais c’est totalement faux : le 8ème Docteur avait tellement l’habitude d’embrasser Fitz quand il devenait trop enthousiaste que ce dernier en était venu à craindre sa bonne humeur !

Autre première, elle aussi très intéressante : quoiqu’on considère Jack Harkness comme étant le premier personnage ouvertement bisexuel à montrer à bord du TARDIS, cet honneur revient en réalité à des compagnes du 8ème Docteur qu’on retrouve côté bande-dessinée. On peut citer Fey par exemple, mais aussi Izzy, dont l’homosexualité est révélée après quelques temps. Chose incroyable et franchement avant-gardiste pour l’époque, la sexualité de ces compagnes n’est JAMAIS traitée comme étant quelque chose de sortant de l’ordinaire ! Fey embrasse femmes comme hommes sans que jamais une discussion sur le sujet soit évoquée. Izzy quant à elle passe bien par une crise existentielle et identitaire, mais celle ci est traitée avec pudeur et intelligence…

La mort est aussi un thème prédominent. Ainsi, le 8ème Docteur a perdu plus de compagnons que tous les autres Docteurs réunis ! Le taux de mortalité des compagnons, sur certains formats, dépasse les 50 %, et de façon générale ses aventures sont parsemées de la mort de personnages secondaires ou d’anonymes.

La série moderne est franchement bâtie pour moitié sur les fondations qu’il a laissé. D’ailleurs, le concept de la Guerre du Temps est très clairement repris des romans, et autant dire que c’est une pierre angulaire de la reprise de 2005. Russel T Davies a d’ailleurs longtemps envisagé de faire ré-intervenir le 8ème Docteur dans le début de la première saison, conscient d’avoir d’excellentes bases sur lesquelles s’appuyer, mais a été découragé par les préjugés assez négatif qu’avait la majorité du public qui, pour l’essentiel, connaissait surtout le personnage via le film.

Après la nuit vient le jour : Night of The Doctor, et la redécouverte

Fort heureusement, après des années passées dans l’ombre, le 8ème Docteur a repris du poil de la bête en réapparaissant, le temps de sa régénération, dans le mini-épisode Night of the Doctor. Ça aura été une attente de 17 ans tout de même pour Paul McGann (un record), qui avouera par la suite avoir eu des sueurs froides à l’idée de reprendre le rôle devant une caméra.

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Night of the Doctor marque enfin le retour du 8ème Docteur…mais dans quel état !

La surprise a été assez grande pour la plupart des fans. Entre d’un côté les fans de la première heure, ravis de le voir réapparaître, et de l’autre un public qui le découvrait enfin dans une aventure -aussi courte soit-elle- à sa mesure, l’avis a été unanime : le 8ème Docteur a fait, dans ses dernières heures, une très, TRES grande impression. Déjà assez populaire chez les britanniques, il commence enfin à gagner un peu de popularité dans le cœur des fans étrangers. On l’a déjà vu remonter de deux ou trois places dans les sondages, et il y a fort à parier qu’il continuera à fasciner les Whoviens d’une façon ou d’une autre. Certains ont même organisé des pétitions pour qu’il ait enfin une saison TV à lui seul, quitte à ce qu’elle soit un spin-off. L’espoir fait vivre…

Au final, ce que vous devez retenir est simple : le 8ème Docteur n’est pas réellement apparu dans la série proprement dite, certes. Mais il a néanmoins grandement aidé à la façonner dans sa version moderne. On le compte d’ailleurs souvent dans les Docteurs classiques par convention, mais j’avoue ne pas être vraiment d’accord avec cette idée : il est définitivement, et résolument, un Docteur moderne. Les thèmes qui feront le succès de 2005, ce mélange de gravité, d’espoir, de violence et de beauté, tout était déjà là en 1997, dans les romans, puis dans les audio. 2005 n’a fait que mettre en image ce qu’on exprimait par des mots et des pistes sonores- d’une façon certes un peu différente, mais pas inédite.

Je terminerai sur cette phrase de Steven Moffat concernant Dark Eyes «Night of the Doctor nous fait découvrir comment le 8ème Docteur est mort. Désormais, il est tant de découvrir comment il a vécu». Cette découverte passera par une tonne de para-médias et sera longue et progressive, mais elle vaudra le coup. Parce que non seulement elle vous fera aimer ce Docteur tellement sous-évalué, mais elle vous fera aussi aimer la série de plus en plus.

Et ça ce n’est que du bon, n’est ce pas ?